◼️ Pourquoi Pays de l’Ours – Adet s’oppose à l’effarouchement renforcé des ours par les éleveurs et bergers ?
Pour les raisons détaillées ci-dessous, l’association Pays de l’Ours – Adet exprime son opposition totale au projet d’arrêté visant à autoriser les éleveurs et bergers à pratiquer eux-mêmes l’effarouchement renforcé des ours dans le massif des Pyrénées.
1. L’ours n’est pas responsable de la situation
Rendre le prédateur responsable des pertes de bétail et institutionnaliser une logique de représailles est une solution de facilité, mais c’est surtout une injustice et une impasse. L’ours est un prédateur par nature, bien que son régime alimentaire soit composé à plus de 80 % de végétaux. À l’inverse, si la brebis est une proie facile, ce n’est pas par nature, mais par le fait de la domestication. En créant des races vulnérables, l’être humain leur a fait perdre la capacité d’échapper à leurs prédateurs naturels — aptitude que possède encore leur ancêtre sauvage, le mouflon. Nous avons donc un devoir de protection envers le bétail. C’est le fondement même du « pacte domestique » qui lie l’Homme à l’animal depuis 10 000 ans : une productivité accrue en échange de nourriture, de soins et de PROTECTION. On ne résout pas un problème avec la logique qui l’a créé. L’idée historique selon laquelle la protection du bétail passe par l’éradication des prédateurs est doublement erronée :
- Factuellement : les autres causes de mortalité et de disparition en estive (chutes, maladies, foudre, vols) sont statistiquement bien supérieures aux pertes par prédation.
- Écologiquement : la science a prouvé que l’élimination des grands prédateurs déstructure profondément les écosystèmes.
C’est pourtant exactement dans cette logique obsolète que s’engage l’État en autorisant l’introduction d’armes de chasse sur les estives, en postulant naïvement qu’un arrêté ministériel suffira à garantir l’absence de bavure. Quoi que l’on fasse, l’ours restera un prédateur opportuniste. Chaque individu (sub)adulte cherchera logiquement à exploiter une ressource alimentaire facile si le troupeau n’est pas, ou mal, protégé. Imaginer « éduquer » les ours à ignorer les troupeaux est une pure illusion. Les ours ont appris à craindre l’humain ; ils n’auront jamais peur des brebis. La solution ne réside pas dans la répression de l’ours, mais dans la protection effective des troupeaux, c’est-à-dire dans l’interposition systématique de moyens de protection (chiens de protection, clôtures) entre le prédateur et le bétail. Laisser croire que l’effarouchement est une solution n’encourage pas les éleveurs à généraliser et optimiser la protection des troupeaux.
2. Un risque élevé de tirs létaux et de dérapages
Les opérations d’effarouchement renforcé, lorsqu’elles sont menées par les agents assermentés de l’OFB, comportent déjà des risques pour la survie de l’ours. Ce risque est décuplé si ces opérations sont déléguées aux éleveurs et bergers eux-mêmes, sans contrôle direct sur le terrain.
L’effarouchement renforcé s’effectue avec des armes de chasse, dans des conditions de stress extrême. Si, sur le papier, les munitions létales sont interdites durant l’opération, elles demeurent concrètement autorisées, disponibles et stockées à proximité immédiate (dans les cabanes d’estive). Le risque qu’un éleveur ou un berger, éprouvé émotionnellement par des prédations, bascule vers l’usage de munitions létales est critique. Il est illusoire d’espérer une parfaite maîtrise des émotions face à l’instinct de « légitime défense » ou de vengeance, des revendications d’ailleurs ouvertement exprimées dans les médias et lors de réunions officielles face aux représentants de l’État. La Chambre d’agriculture de l’Ariège invoque elle-même des « symptômes post-traumatiques » et a sollicité la MSA pour un accompagnement psychologique des éleveurs et bergers concernés.
Dans un tel contexte de détresse et de colère, armer des personnes directement impliquées, agissant de surcroît de nuit et sans supervision, rend les dérapages inévitables. Les conséquences seraient graves, tant pour l’espèce protégée que pour la sécurité des personnes (un ours blessé peut devenir dangereux).
À l’inverse, un agent de l’OFB, formé, expérimenté et neutre, n’introduit pas ce biais émotionnel (bien que notre association reste opposée aux effarouchements renforcés, y compris par l’OFB). Le strict minimum pour prévenir une dérive majeure serait d’imposer la présence obligatoire d’au moins un agent de l’OFB pour superviser chaque opération.
Enfin, il convient de rappeler un précédent juridique préoccupant : plusieurs éleveurs pastoraux ariégeois ont récemment été condamnés par la justice pour détention illicite d’armes (défaut de permis, matériel interdit comme les systèmes de visée nocturne). Il est évident que certains se sentiront légitimés par ce projet d’arrêté autorisant l’utilisation d’armes contre l’ours et iront au-delà des modalités autorisées.
3. Des solutions alternatives éprouvées et sous-utilisées
En droit, toutes les solutions alternatives doivent être épuisées avant de pouvoir déroger à l’interdiction de perturbation intentionnelle d’une espèce protégée. Or, ce n’est pas le cas :
- Une protection incomplète : la majorité des groupements pastoraux n’activent pas l’ensemble des leviers disponibles, notamment le regroupement nocturne et le parc électrifié, dont l’efficacité est pourtant démontrée.
- Le gardiennage renforcé : la mise en place de bergers itinérants d’appui (comme ceux de la Pastorale Pyrénéenne) pour assurer une présence nocturne humaine est une solution tout aussi efficace que l’effarouchement, sans aucun risque sécuritaire et pour un coût public bien moindre.
Il existe donc des alternatives satisfaisantes et non violentes.
Il faut également déconstruire l’argument selon lequel l’effarouchement renforcé serait l’outil principal de la baisse des attaques ces dernières années. En 2024, la baisse la plus significative des dommages a été enregistrée alors que le bilan officiel de l’État fait état de zéro (0) opération d’effarouchement renforcé. La diminution des attaques est corrélée de manière évidente à l’application de la conditionnalité des indemnisations à la mise en place de mesures de protection, issue d’une décision européenne (que l’État français n’a d’ailleurs transposée que partiellement, d’où les marges d’optimisation mobilisables).
4. L’État ne doit pas tomber dans le piège tendu par le lobby anti-ours
L’objectif du lobby anti-ours n’est pas la coexistence, mais l’élimination de l’ours. Derrière le terme pudique de « régulation » se cache en fait une volonté d’éradication. Dans la logique du lobby anti-ours, chaque ours est un ours de trop. Les chiffres officiels de la DREAL et de l’OFB démontrent pourtant qu’il n’existe aucune corrélation entre la taille de la population d’ours et le nombre d’attaques. Limiter le nombre d’individus est inutile. Notre conviction, fondée sur de nombreux témoignages, est que les pertes de bétail sont maintenant moindres, grâce aux mesures de protection, qu’avant le retour de l’ours. Si l’État étudiait sérieusement et évaluait les problèmes dans leur globalité, il ne se sentirait pas obligé de céder au lobby sur un coin de table, sans aucune concertation, comme c’est le cas pour ce projet d’arrêté qui n’a été discuté que brièvement et qu’avec les opposants à l’ours les plus radicaux.
En confiant la responsabilité de l’effarouchement aux éleveurs, l’État s’enferme dans un piège politique grossier. L’échec est inéluctable : pour les raisons évoquées, cette mesure ne réduira ni la détresse des éleveurs ni les attaques. Il justifiera au contraire l’inflation des revendications radicales : cet échec annoncé sera immédiatement instrumentalisé par les opposants pour exiger l’étape suivante : l’autorisation des tirs de prélèvement (létaux) pour « inefficacité de l’effarouchement ».
En affirmant aujourd’hui qu’il n’y a « pas d’alternative satisfaisante » pour légitimer cette dérogation au statut de protection de l’ours, l’État discrédite sa propre politique de protection des troupeaux. Face à l’échec futur des effarouchements, les pouvoirs publics se retrouveront désarmés face aux demandes de régulation d’une population d’ours qui est pourtant toujours en danger critique d’extinction (en grande partie à cause des carences de l’État).
L’État doit refuser de s’engager dans cette impasse technique, politique et juridique.
5. Nos demandes
Considérant que les effarouchements renforcés sont inefficaces, générateurs de risques majeurs, et que leur délégation aux acteurs privés aggravera les tensions et les risques de destruction illégale, l’association Pays de l’Ours – Adet demande formellement à l’État :
- Le renoncement définitif au projet d’autoriser les éleveurs et bergers à pratiquer l’effarouchement renforcé.
- Le renforcement de la formation des professionnels pastoraux aux techniques d’optimisation de la protection des troupeaux.
- L’augmentation des effectifs de bergers itinérants d’appui pour soulager les bergers en poste lors des crises de prédation (aide au regroupement, gardiennage nocturne).
- Le contrôle strict et systématique sur le terrain de l’effectivité des mesures de protection financées par les fonds publics.
- Le remplacement des effarouchements renforcés par des nuits de garde de bergers spécialisés
- L’obligation de réaliser un diagnostic de vulnérabilité pour les estives les plus impactées, afin de co-construire avec des experts techniques des solutions de gestion et de protection adaptées à chaque contexte pastoral.
- L’extension du conditionnement de l’indemnisation des dégâts à la mise en œuvre simultanée et effective des trois piliers de la protection : gardiennage humain, regroupement nocturne de la totalité du troupeau, et présence de chiens de protection.
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